Sauvage
Sauvage
je suis Cymbalaria muralis,
cymbalaire des murs je me glisse dans les interstices des murs abandonnés
je suis le pissenlit, je suis le coquelicot
je suis la ronce et l’aubépine je squatte.
Taraxacum officinale,
je suis le prêle,
la mauvaise herbe qui s’incruste
frêle cornouiller
robuste robinier
arbuste en quête de territoire
je me fixe, je m’installe
solitaire ou grégaire
je prends racine dans ta friche.
Je suis l’herbe folle, la sauvageonne
brute, rustre, sale
je suis cette parcelle non civilisée
je suis l’inculte
la terre non cultivée
je suis la ridicule radicelle qui se tortille entre les pavés
je rhizome entre les pylônes,
j’étends ma toile
je pousse pacifiquement sur vos terres délaissées.
Sauvage
Viens ! Libère-toi de ton humanité !
Deviens moi ! Soyons nous !
Un simple tout…
Extrais-toi de ta race ! Fuis ton dessein !
Passe le cap, végétalise-toi, revitalise-toi !
Avec moi, coule dans les gerçures et les fentes de la friche
glisse entre les mottes, la glaise ou l’humus
abandonne-toi à la pluie
remets t’en au vent
laisse-toi porter par la brise comme une graine en exil
fraie-toi un chemin qui ne mène nulle part
ne cherche pas la brèche, sois la brèche !
Et si ton monde se fissure alors lézarde sans remords !
Sois cette flaque ou cette goutte,
redeviens l’eau qui te hante
cette eau que tu héberges depuis toujours
dans tes veines, dans tes poches et tes organes.
Fuis, fuite-toi, laisse-toi fuiter doucement
fonds-toi dans la pierre, efface-toi dans le paysage
couche-toi avec moi dans le lit de la rivière
ou dans le calme plat de la nappe phréatique
retournons aux sources
de cette douce liquéfaction,
saigne, ensemble saignons…
Sens cette fraction d’éternité
respire
tu ne respires plus
c’est le sol qui te respire c’est la terre qui te caresse
qui t’aspire, et t’expectore
nous sommes sphaigne
on se tisse un chemin buissonnier
on se faufile, bientôt fossiles, dans les sols et sous sols de la ville
tu es moi, je suis toi
sauvages…
Plus peur de tomber
nous habitons désormais nos abysses de jadis
je ne domine plus rien ne dirige plus rien ne décide plus rien
je laisse pousser, laisse filer, laisse couler,
c’est le grand laisser aller.
Sauvage
Ma peau un épatant et merveilleux buvard aux mille coulures
mes yeux des étoiles clignantes en kaléidoscope, arc en ciel de lumière
dans mon cœur ouvert en rigole, pousse un baobab bariolé
ma tête en l’air, enracinée dans les cieux
je suis l’univers et le temps
je suis la vitesse et le vent
file du grand rien et mère de l’océan
sérénité dans l’irruption du volcan…
Insignifiant
humble lombric
roi dans le royaume des tunnels
inlassable labyrinthier du temps
terrier
terrien
juste un petit rien
sauvage